Une défection inédite des maires en France qui s’explique aussi par les faibles moyens financiers mis à leur disposition. L’État sert la vis d’un côté - baisse des dotations publiques, suppression de la taxe d’habitation et diminution des contrats aidés - et demande paradoxalement aux édiles plus de compétences (gestion du FPS, du PACS…). Une sorte de pacte léonin.

Mais comment résoudre cette équation, faire toujours plus avec toujours moins ? Que signifie vraiment être maire aujourd’hui ? Dans un entretien, Yves Nicolin, premier magistrat de la commune à deux reprises, apporte de vraies réponses. Il revient sur cette situation inédite, parle de l’évolution du statut en deux décennies et nous apporte un éclairage neuf et pertinent. Sans occulter les leviers à actionner pour redonner du sens à la fonction. Et ce à quelques semaines de la prochaine édition du Congrès des Maires de France, qui se tiendra du 20 au 22 novembre.

Entretien avec YVES NICOLIN - Maire de Roanne

Mon premier parti, c’est ma ville !

 

Yves Nicolin, vous avez occupé un premier mandat de 2001 à 2008 puis un second  depuis 2014. Avez-vous vu des changements dans votre fonction ?

Les contraintes administratives et financières se sont accrues et le maire doit aujourd’hui être beaucoup plus professionnel. Prenons par exemple les règles en matière de sécurité qui ont changé depuis les attentats. On n’organise plus une manifestation comme il y a cinq ans et ce n’est pas du tout le même coût ! Sans être péjoratif, il n’y a pas de place à l’amateurisme ! L’expérience joue, c’est évident. Paradoxalement, ce mandat-là est plus facile à gérer malgré plus de contraintes et de difficultés financières, parce que mon équipe et moi avons déjà occupé des postes à responsabilité et sommes très bien préparés.

Peut-on alors devenir maire aujourd’hui sans jamais avoir exercé la fonction ?

Bien sûr ! Autrement, ce ne serait réservé qu’à une caste. Mais on ne s’improvise pas premier magistrat d’une  ville, même d’une petite commune. Ceux qui veulent embrasser un mandat doivent s’y préparer bien avant, au- delà de la simple campagne électorale. Il y a tout un temps d’apprentissage de l’environnement municipal.  Encore plus aujourd’hui. On l’a vu avec nos prédécesseurs qui ont rencontré pas mal de balbutiements. Il ne faut pas s’engager si on n’a pas la connaissance, la passion de son village, de sa ville, de son territoire et si on n’a pas de projets… Je regrette toutefois qu’il y ait encore à ce jour trop de politique dans les conseils municipaux.

C’est-à-dire ?

L’opposition ne soutient toujours pas des projets qu’elle porterait pourtant si elle était aux affaires. Il y a trop de  postures. Comment les Roannais peuvent-ils comprendre, par exemple, que l’opposition n’a ni voté pour la  baisse de l’impôt ni pour la mise en place de la vidéoprotection ? Comprenez que mon premier parti, c’est ma ville ! Même s’il y a des sensibilités différentes, il n’y a pas de politique de droite ou de gauche sur tout un tas de sujets dans une commune. Je serais éventuellement prêt lors d’un prochain mandat à proposer à l’opposition qu’elle participe aux travaux de la majorité. Et pourquoi pas avec une responsabilité ? Mais est-ce que l’état d’esprit s’y prête ?

Je ne suis pas là pour prendre des décisions à la place de mes adjoints.

Votre fonction s’est de plus en plus complexifiée, avec un État qui donne de moins en moins aux mairies et leur  impose de nouvelles compétences comme la gestion du FPS, du PACS…

Vous savez, je me considère comme un chef d’orchestre. Chaque musicien joue sa partition et je suis là pour que  la musique puisse être jouée avec harmonie, qu’elle soit belle. Je ne suis pas là pour prendre des décisions
à la place de mes adjoints, je suis là pour plus de cohérence. Je donne le la, je lance les opérations, apporte des idées et tranche si besoin.

Mais quand on vous enlève des musiciens, des instruments, des partitions et qu’on vous demande des mélodies  toujours plus impeccables, comment faites-vous ? Comment réussir à faire plus avec moins ?

Il faut avoir une grande capacité d’adaptation. Si l’État vous impose une obligation de dépenses, il faut affronter l’obstacle en trouvant les bonnes solutions. Et cela nécessite une connaissance précise du territoire. Un maire est aussi une sorte de chef d’entreprise.  Certes, il ne va pas chercher du chiffre d’affaires mais du budget, des subventions et des investisseurs pour mener à bien ses projets. Je passe aussi beaucoup de temps à voir ce qui se passe dans d’autres villes et à rencontrer  d’autres maires. Il ne faut pas rester tout seul, enfermé la tête dans le guidon. Il faut prendre du temps pour partager les expériences, comprendre ce qui marche ou pas.

Justement quelle a été votre réaction quand vous avez appris cet été que 1021 maires, dont 40 élus de communes de plus de 10 000 habitants, avaient démissionné depuis 2014 ?

Plus ou moins surpris. Parce qu’à mi-mandat, il y a souvent un coup de blues de la part de certains élus. Dans une campagne électorale, on décide de s’engager pour sa ville, on parle de projets mais les chemins sont tellement semés d’embûches que certains n’aboutissent pas. Il faut avoir une très bonne connaissance des
rouages des collectivités pour arriver à sortir de ce labyrinthe et pousser un projet jusqu’à son terme. Beaucoup d’élus, qui arrivent avec plein de bonne volonté, s’épuisent assez vite parce qu’ils se sont lancés dans la bataille sans y être préparés.

Beaucoup de ces élus pointent du doigt la responsabilité de l’État…

Le maire représente le point d’entrée pour les citoyens, qui ont des demandes de plus en plus fortes. Pour pouvoir alors leur rendre service, les communes doivent nouer des partenariats avec le Département, la Région et aussi l’État. Sauf que ce dernier a pris de plus en plus de distance avec les collectivités, et joue de moins en moins le jeu de la confiance. On reçoit des instructions de Paris et on a l’impression de n’être plus que des simples exécutants. Cela explique en partie la démotivation de certains élus qui semblent perdre la main sur le local, devenant des bras armés de l’État. La décentralisation semble ainsi bien loin.

Beaucoup d’élus s’épuisent parce qu’ils se sont lancés dans la bataille sans y être préparés.

Un exemple ?

Le Président a dit qu’il voulait généraliser le repas à la cantine à 1€ pour les défavorisés, contre 3€ aujourd’hui à  Roanne par exemple alors que le prix de revient est de presque 13€. Sur le plan de la générosité c’est parfait, sauf que ce n’est pas l’État qui paye les cantines mais les communes. Et ce sont donc les Roannais qui paieront les 2€ supplémentaires. Quand l’État fait des choix, il ne faut pas qu’il soit déconnecté de la réalité. Il ne peut pas
prendre des décisions sans avoir réfléchi aux conséquences… Certaines décisions poussent des maires sans moyen à abandonner des projets qu’ils avaient portés. La moindre des choses pour l’État serait de travailler avec les représentants de ces collectivités. Il n’y a aucun travail collaboratif entre les associations d’élus et le gouvernement. Personnellement en tant que chef d’entreprise ou maire, j’aime associer mes collaborateurs à mes décisions. C’est normal !

Est-ce que l’État actuel mesure l’importance de la fonction de maire ?

Il en est moins conscient parce que la plupart des membres au gouvernement n’ont pas l’expérience d’un élu  local. Ils ne sont donc pas en phase avec les territoires. Exemple, je réclame depuis plusieurs années que l’État  nous transmette la liste des fichés S de façon à ce que l’on soit attentif quand on recrute des personnes. Que le
loup ne rentre pas dans la bergerie. Une mesure que le Président de la République a entendue semble-t-il. Mais certains nous ont répondu qu’ils ne pouvaient pas nous la donner par peur qu’on fasse fuiter l’information. Où est la confiance ? Je le rappelle, le maire est le premier magistrat de la commune et est officier de police judiciaire, il n’est pas là pour raconter n’importe quoi !

La baisse des dotations de l’État est aussi l’une des raisons de ce désenchantement des édiles…

Il est logique qu’un État ait envie de réformer les choses, mais il dit trop souvent : ‘‘Je décide, et débrouillez-vous !’’ Ça peut être décourageant. Il faut en effet s’adapter constamment. Les maires fourmillent pourtant d’idées, faut-il encore que l’État nous fasse confiance. De notre côté, on voudrait changer beaucoup de nos process lourds et coûteux qui datent du 20ème siècle, comme sur les marchés publics, le recrutement, les paiements… J’attends que l’État nous laisse plus de liberté pour trouver des solutions en termes d’innovation administrative et de management, en recrutant par exemple des non fonctionnaires qui pourront partir lorsque leurs missions seront terminées. Bien sûr que les collectivités doivent être contrôlées pour éviter les dérapages. Même plus s’il le faut ! Mais on aimerait surtout des contrôles sur nos dépenses a posteriori plutôt que de s’en remettre tout le temps à l’État en amont pour une décision. C’est lourd et onéreux.

Comment allez-vous gérer notamment la suppression de la taxe d’habitation, une source de revenu importante pour les communes ?

D’après les échos que nous avons aujourd’hui, la mairie devrait bénéficier d’une compensation financière à la même hauteur. Mais où l’État va-t-il trouver l’argent ? C’est dans le temps qu’on va pouvoir mesurer les choses. On espère qu’il tiendra ses engagements.

Dans quelques semaines, vous vous rendez au Congrès des Maires de France. Qu’attendez-vous de l’État ?

Nous sommes méfiants parce qu’il y a eu beaucoup de signaux négatifs à l’encontre des collectivités. On sait que l’État a moins d’argent. Et si on en attend plus, on fait fausse route ! L’État nous a déjà joué un mauvais tour en nous demandant de participer au déficit alors que les collectivités n’ont pas de déficit puisqu’elles sont obligées par la loi de voter des budgets en équilibre. Roanne est exemplaire en la matière ! Désormais, soit l’État passe un pacte de confiance et les élus retrouveront une motivation. Soit on continue à être dans la défiance entre le pouvoir central et les territoires et on aura alors des maires qui seront de simples exécutants. Vous savez, les élus ne demandent pas grand-chose. Certes ne pas être étranglés financièrement, mais avoir aussi de la considération. On est prêt à plein de changements, à faire des sacrifices mais travaillons ensemble !

UNE MAIRIE SUR TOUS LES FRONTS

PACS

Depuis le 1er novembre 2017, les mairies ont récupéré les PACS, jusqu’ici gérés par le tribunal de grande instance. Conséquence : 2 847 dossiers (dont 2018 hors commune) ont été transférés à Roanne à cette date. De nouvelles charges supplémentaires (coût du travail, lettres recommandées, impressions…) qu’il a fallu gérer sans nouveau moyen puisque l’État s’est refusé de mettre au pot. Si le nombre de conclusions de PACS reste à ce jour contenu à Roanne (55 entre le 1er janvier et 31 août), la gestion des dissolutions est quant à elle chronophage (121 à la même période).

FPS

Presqu’un an que la mairie a été ‘‘invitée’’ à s’occuper de la gestion des stationnements via la création du FPS (Forfait Post-Stationnement). « Ce qui a engendré de lourds investissements : la Ville de Roanne a dû dépenser 346 000€ dans de nouveaux horodateurs et 16 000€ dans de nouveaux terminaux portables pour le personnel », explique Edmond Bourgeon, élu à la Sécurité. Coup de chapeau à la Municipalité qui a su gérer ce virage serré, contrairement à de nombreuses communes confrontées à des bugs (amendes délivrées par erreur aux administrés…). Sachez tout de même que la mise en place du FPS, outre les dépenses, entraîne un manque à gagner de plusieurs centaines de milliers d’euros.

RECTIFICATION DES FICHES D’ÉTAT CIVIL

Autres missions gérées désormais par le service État-Civil de la mairie de Roanne : les changements de prénoms, de noms et surtout les rectifications, plutôt nombreuses. Ces dernières étaient assurées par les tribunaux avant la fameuse loi Justice de 2016.

RAPPEL À L’ORDRE

Si ce dispositif n’est pas une obligation, le maire a fait le choix de l’adopter avec l’accord du procureur de la République. Le Rappel à l’ordre permet de convoquer en mairie des majeurs et mineurs (en présence des parents)  pour des incivilités non pénales et de les informer sur les risques encourus. Un dispositif préventif et pédagogique  efficace puisque sur 200 dossiers traités jusqu’ici à Roanne, 90% des personnes convoquées n’ont pas récidivé. « Monsieur le maire voulait qu’on agisse aussi d’une manière pédagogique pour ne laisser aucune infraction passer,
souligne à raison Lucien Murzi, en charge de la Vidéoprotection. Le Rappel à l’ordre est un des leviers efficaces pour une politique de tolérance zéro.» À noter que la délinquance à Roanne a baissé de 50% depuis 2014 (chiffre de la préfecture).

TRANSCATION DU MAIRE

Le maire est officier de police et reste l’autorité compétente en matière de sécurité et de lutte contre la délinquance sur sa commune, en partenariat avec la police nationale et la gendarmerie. Pour encore plus d’efficacité, Yves Nicolin n’a pas hésité à dire « oui » à l’opération Transaction du maire. Explications.

10 juillet 2018. Coup de sifflet final. La France vient de battre (1-0) la Belgique en demi-finale de la Coupe du monde. Roanne, comme toutes les communes de France, est en liesse. Mais certains riverains débordent, comme cet automobiliste venu couper en 4X4 le rond-point en face du Palais. Montant de la dégradation : 800€. « Grâce à la vidéoprotection, on a identifié la voiture et convoqué en mairie le propriétaire. On lui a  montré la facture et il a dû payer dans un délai à respecter au risque d’être poursuivi par le procureur », raconte Edmond Bourgeon, en charge de la Sécurité, de la Tranquillité et de la Santé Publique. « Sans cette Transaction du maire, on aurait réparé aux frais du contribuable. Ce qui aurait été injuste », explique Lucien Murzi, en charge de la Vidéoprotection.

UTILE POUR TOUT LE MONDE
Autres intérêts à ce fameux dispositif qui concerne certaines contraventions de 2ème ou 5ème classe (abandon  e déchets, dégradation de biens publics…), « il favorise aussi le partenariat avec l’autorité judiciaire, puisqu’on travaille avec l’accord du procureur de la République et le juge d’instance », expliquent les deux élus, fins connaisseurs des questions de sécurité et en constant échange avec le parquet. Et d’ajouter : « Il y a également un vrai caractère pédagogique à l’égard du contrevenant, on crée encore plus de proximité. Ce qui permet aussi une indemnisation plus rapide de la commune. » Pour exemple, le propriétaire du fameux 4X4 s’est acquitté de sa dette en trois semaines, alors qu’il aurait peut-être fallu plusieurs mois avec des tribunaux engorgés. À ce jour, sur les dix personnes mises en cause convoquées à l’hôtel de ville depuis janvier huit ont mis la main à la poche. « S’ils ne sont pas solvables, nous pouvons leur proposer, pour les majeurs seulement, du travail non rémunéré d’une durée maximale de 30 heures », renchérit Lucien Murzi. « Et si le contrevenant  respecte son engagement, l’action publique s’éteint ! Au final, tout le monde y trouve son intérêt », conclut Edmond Bourgeon.